Maltraitance envers les ainés :: «qui va s’occuper de moi ?»

Dénoncer sa propre maltraitance n’est jamais facile, mais encore moins pour les aînés qui ont parfois pour bourreau la seule personne qui prend soin d’eux. Une équipe du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) s’est penchée sur la question et a bâti un modèle d’intervention novateur grâce à un travail de recherche-action avec les policiers sur le terrain et la Chaire de recherche sur la maltraitance envers les personnes aînées de l’Université de Sherbrooke.

Nouveaux horizons pour les aînés
Michelle Côté est chercheure depuis 17 ans au Service de police. Bien qu’elle ne soit pas une spécialiste «aînés», elle a accepté en 2011 l’invitation de la professeure et chercheuse Marie Beaulieu, «LA» spécialiste de la question au Québec. Ensemble, elles ont obtenu une subvention du gouvernement du Canada dans le cadre du programme Nouveaux Horizons pour les aînés, pour mener une recherche-action afin de mieux outiller les policiers face à la maltraitance.

De la théorie à la pratique
«C’était important pour nous d’identifier quelles étaient les meilleures pratiques, ne serait-ce qu’ici au SPVM, mais aussi ailleurs, explique Michelle. Séries d’entrevues et sondage auprès des policiers, appels à d’autres services de police à travers le Canada pour connaître leurs meilleures pratiques, revue de littérature à la fois scientifique et gouvernementale de 156 documents, ont permis de définir un modèle qu’on pense même utiliser dans d’autres problématiques sociales.» Fort des résultats de cette vaste étude, le SPVM est rapidement passé de la théorie à la pratique.

Amélioration continuelle
«La beauté de la recherche-action poursuit Marie, c’est que ça ne s’arrête pas aux études. On ne crée pas seulement un modèle qu’on livre, arrangez-vous avec et c’est tout. Non, ce qui est extraordinaire, c’est qu’on a eu la chance de le tester sur le terrain pendant une bonne période de temps. En l’utilisant, les patrouilleurs ont été capables de dire ce qui ne fonctionnait pas. Pendant le projet pilote, ils nous proposaient même des solutions! Il y a eu un dialogue continuel, qui fait qu’au bout de nos deux phases de pilote, nous avions beaucoup de données et nous avons proposé un modèle plus structuré, plus facile à déployer dans la réalité de l’ensemble du SPVM.»

Intervention policière auprès des aînés maltraités
«La force du modèle IPAM (Intervention policière auprès des aînés maltraités), poursuit le commandant Miguël Alston, chef du Poste de quartier 7 (PDQ 7) et responsable du comité opérationnel du projet, est qu’il repose sur une structure déjà existante. Nous n’avons pas créé des groupes d’experts à part, nous avons pris des policiers déjà en place et nous avons intégré cette responsabilité dans leurs fonctions. Un policier responsable par PDQ fait donc le lien entre ses collègues de toutes les relèves, les partenaires et sa division régionale pour tout ce qui touche les aînés. Ces agents ont aussi formé leurs collègues, en expliquant ce qu’est la maltraitance, comment fonctionnent la prise de rapport, les suivis, les enquêtes et la référence aux organismes partenaires. Notre but est de continuer sur le long terme, alors on a développé des communautés de pratique dans chaque région de l’île (Nord, Sud, Est, Ouest) afin d’assurer une pérennité.»

1, 2, 3 go!
Depuis le 5 mai, le modèle d’intervention fait l’objet d’un «Mode de fonctionnement» déployé dans les 32 PDQ et les 4 centres d’enquête des divisions et la Section des crimes économiques. Il permet aux policiers de première ligne de laisser une trace écrite dans le système du SPVM et ainsi assurer un meilleur suivi, qu’une plainte officielle soit déposée ou qu’un simple soupçon de maltraitance inquiète les patrouilleurs.

Humaniser la pratique
«S’il y a un acte criminel, il y a bien entendu une prise de déclaration, mais ce qui a changé concrètement dans notre pratique, ajoute Miguël, c’est que dorénavant, quand les policiers de première ligne entrent dans une maison et voient des indices de maltraitance, sans même qu’un acte criminel n’ait été commis, ils doivent rédiger un rapport d’incident. Ils le remettent ensuite au policier responsable de leur poste de quartier et celui-ci fait un lien rapide avec les partenaires concernés. De plus, lors de l’intervention, par exemple s’il y a eu un appel pour des cris, des bruits bizarres et qu’il semble qu’un aîné vit de la maltraitance, mais ne veut pas porter plainte, les policiers sur place lui remettent un signet incluant une définition de la maltraitance et des références comme la ligne Aide Abus Aînés, le CLSC ou le CAVAC (Centre d’aide aux victimes d’actes criminels). Enfin, un suivi de deuxième ligne sera fait par l’agent responsable aînés.»

Mai, viens prendre un café!
Grâce au modèle IPAM, le Service de police compte maintenant 37 policiers responsables aînés. Mai Dang, policière au PDQ 42, est l’une d’entre eux. Elle travaille de très près avec les organismes de son secteur et rencontre les aînés. «Une fois qu’un aîné te fait confiance, il t’adopte! C’est tout le temps toi qu’il veut voir, à qui il veut se confier, mais parfois ce n’est pas possible. Souvent, je dois lui expliquer au téléphone que je lui envoie un de mes collègues qui est aussi bon que moi pour prendre sa déclaration, mais il insiste pour que ce soit moi. On doit répéter souvent, il faut de la patience avec les aînés et il faut les aimer!»

Des émotions et des liens
«Il y a des gens qui me crient après, même si je suis là pour les aider! Une dame m’a carrément envoyée promener une fois, mais je lui ai expliqué que je n’étais pas là pour me chicaner, alors elle s’est excusée tout de suite. C’est qu’il y a beaucoup d’émotions dans ces situations. Il faut qu’on soit patient avec eux et qu’on prenne le temps de les faire parler. Ce n’est pas en 5 minutes qu’on peut obtenir une déclaration d’une victime de maltraitance! Les policiers peuvent détecter quelque chose rapidement sur place, mais par la suite, établir un lien demande du temps. Comme on est souvent la première personne qui a pris le temps de les écouter, qui a pris en considération ce qui s’est passé et qui a rédigé la déclaration avec eux, ils s’attachent à nous. Certains m’appellent toutes les semaines, d’autres m’offrent de venir prendre un café.»

De la solitude et des solutions
Chaque fois qu’elle fait une présentation sur la maltraitance à un groupe d’aînés, Mai entendrait une mouche voler. Leurs regards changent, ils comprennent des choses. À la fin, ils sont quelques-uns à venir se confier. «Ce que je trouve le plus dur, c’est de voir à quel point les aînés sont laissés à eux-mêmes. Je suis contente qu’IPAM existe, parce qu’au moins, c’est écrit quelque part ce qui leur arrive. Et un réel suivi se fait, avec différents intervenants. Je ne peux pas régler le problème toute seule, au début je voulais tout prendre en charge, mais il faut faire confiance aux autres organismes, aux travailleurs de milieu. Mon travail est de m’assurer que les aînés obtiennent des suivis autant avec mes collègues enquêteurs qu’avec le CLSC, et ça marche très bien.»

Aller plus loin
Ce projet est le plus important de la carrière des chercheuses Michelle et Marie : «C’est le rêve! Quand tu travailles en recherche-action, tu souhaites une pérennité et avec l’IPAM, on se rend compte que ce n’est pas juste resté à l’interne du SPVM. Nous préparons un guide pour que les autres corps policiers au Canada et à l’international adoptent notre modèle d’intervention, précise Marie. Je suis allée le présenter à Vancouver avec l’inspecteur-chef Josée Blais, et au moment où vous lirez ces lignes, je serai en Australie pour en parler.» «Tout ça, ce sont des moyens extraordinaires de rayonnement que l’on n’a pas souvent l’occasion de vivre dans nos projets», conclut Michelle.

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La maltraitance envers les aînés, un problème de société, gouvernement du Québec